* cire utilisée par les surfeurs pour rendre leur planche anti-dérapante
Une journée avec Eneko Acero, double champion d’Europe de surf. Vagues, famille et nationalisme, celui qui a le surf dans le sang nous fait entrevoir la vie des enfants de la côte de Bilbao.

Eneko Acero est resté simple. Loin de l’arrogance affichée par certains surfeurs.
C’est en tongs qu’il fait son apparition. Calvitie naissante, lunettes de soleil, bermuda à carreaux et montre électrique Casio, Eneko boit son « café con leche » en terasse. Enjoué, sourire aux lèvres, il a un mot gentil pour tous. Il est tel qu’on l’imagine : décontracté et bronzé. Quinze minutes plus tard, c’est dans sa voiture, un break allemand, que l’on rencontre sa raison de vivre : la planche de surf. Il y en a quatre à l’arrière, bien entretenues et bien disposées. Une serviette de bain entre chaque planche, comme pour les empêcher de glisser et de se cogner sur un coup de volant.
Eneko Acero aime surfer. Et il vit de sa passion. Il sait qu’il fait partie des plus chanceux de la côte de Biscaye. Il est payé pour aller affronter les vagues de la plage de la Salvaje à Sopelana. Mais à 34 ans, double champion d’Europe de surf, ex-37e mondial, sa carrière est déjà derrière lui. À 11 ans, il tente de se relever sur un surf pour la première fois. À 12 ans, ses parents lui offrent sa première planche pour Noël. Aujourd’hui, il en a plus de 25, bien rangées dans son garage. Des longues, des courtes, des jaunes, des blanches, des roses, des neuves et des usées. Pourtant il a failli ne jamais en avoir une seule. Iker, son ami d’enfance confie: « Le grand frère d’Eneko jouait au football mais il s’est fait virer pour une connerie. Du coup, il a commencé le surf. Eneko a suivi ses pas. Et est devenu champion d’Europe. »
80 000 habitants dont 40 000 surfeurs
Eneko, lui, a sa propre version : s’il a commencé à surfer, c’est parce que tout le monde le faisait à Getxo. Ici le surf est une passion commune. Les surfeurs formeraient « une grande famille ». La moitié des habitants le pratiquerait d’après Eneko. Getxo, c’est donc 80 000 habitants dont 40 000 surfeurs, selon ses dires, à une vingtaine de kilomètres du centre ville de Bilbao.
Pour Eneko, « Getxo, c’est Bilbao ». La cité représente un dixième du grand Bilbao. Nichée près du port industriel, sinistre et polluant, la ville sert étonnamment de ghetto pour les riches. Eneko joue les guides touristiques et longe la côte en montrant du doigt les plus belles et les plus luxueuses villas. Chacune ayant vue sur la mer et sur les grues et plateformes industrielles en acier. Ici, l’électorat est de droite et nationaliste. Le Partido Nacional Vasco, frange libérale du courant nationaliste est au pouvoir à Getxo. D’ailleurs, Eneko revendique son identité basque. C’est sans hésiter qu’il déclare que « la culture basque n’a rien à voir avec la culture espagnole. »
Il n’envisage pas de quitter Algordia, banlieue de Getxo. Il y vit depuis qu’il a un an. Ses parents -professeur de philosophie et mère au foyer- vivent à trois minutes à vol d’oiseau de son appartement. Son petit frère, 32 ans, vit encore chez ses parents. L’aîné habite à Sopelana, la commune d’à côté. Les trois frères ont le surf dans la peau. Le plus âgé travaille pour une marque de surf et de skate. Et Kepa, le cadet, fait le chemin de Compostelle à bicyclette. Sa planche de surf sur le dos, il pédale depuis Irun jusqu’à la pointe Finisterre, en Galice. Pour le champion, « la famille c’est ce qu’il y a de plus important ».

Pour Iker, Eneko, son ami d’enfance, est un bon camarade. Toujours prêt à donner un coup de main.
Malgré tout, le surf envahit sa vie et son esprit. Depuis le collège, il a toujours été plus attiré par la planche que par les bancs de l’école. Son ami d’enfance raconte qu’il séchait les cours pour aller surfer. « Il n’était pas passionné par l’école » s’amuse-t-il. Il avoue qu’il est impossible pour lui de se détacher du surf au quotidien. Il n’y a pas un jour où il ne va pas regarder le vent et les vagues, en vue d’une petite session. Tête en l’air, il a encore du mal à imprimer l’emploi du temps de la garderie de son fils. Il se trompe parfois de jour pour aller le chercher.
Au delà du surf : pas grand chose
Eneko l’admet. Il est casanier, solitaire, et surtout, il tient à son indépendance. Alors qu’il surfe au niveau professionnel, il refuse d’avoir un coach. « J’ai besoin d’être mon propre patron. J’évalue moi même mon niveau de surf. Pas besoin de quelqu’un pour me donner des conseils à longueur de journée », reconnaît-t-il. Parfois, il est impossible de le joindre pendant plusieurs heures d’affilée. « De temps en temps, j’ai un coup de fatigue. J’ai besoin de m’isoler un moment. Alors je coupe mon portable. Parfois durant une journée entière. »
Maintenant qu’il est marié et qu’il a un enfant, ses « surf trips » en Afrique du Sud, Australie ou aux Caraïbes vont être plus compliqués à organiser. Qu’importe, il est quand même bien décidé à partir deux fois par an goûter aux vagues du monde entier. Le contrat avec son sponsor touche à sa fin. Il évite de penser à l’avenir. Sa reconversion ? Il ne sait pas trop. « Un job qui me laisse surfer quand je veux, et qui soit proche de l’univers du surf. ». Car Eneko est un peu obsédé. Au delà du surf, pas grand chose. Ses yeux s’allument et sa voix s’anime seulement à l’évocation de la glisse. Une planche en plastique, une vague qui déferle. En toute simplicité.
Texte et photos : Marthe Rubio et Brune Daudré